BIGOT (adj., péj.): Dont la dévotion étroite se fourvoie dans des manifestations formelles et/ou superstitieuses.

Non, le présent article ne portera pas sur la récente manifestation contre le mariage gay en France. Même si, au contraire de Christian Rioux dans sa chronique hebdomadaire, je considère que cette manif a surtout permis aux homophobes et aux intolérants de sortir à la lumière du jour, sans apporter grand chose au débat public. Je suis évidemment favorable au débat sur tous les sujets, mais encore faut-il que les deux camps acceptent de débattre sur des faits scientifiquement valides et vérifiables, et non seulement sur les opinions personnelles issues de leur petit esprit étroit. Espérons que les débats parlementaires, ceux qui auront lieu à l’Assemblée nationale et au Sénat, seront d’un niveau intellectuel plus élevé.

Non, le présent article portera plutôt sur des bigots bien de chez nous. On apprenait cette semaine que le comité sur la question de « Mourir dans la dignité » a déposé un premier rapport. Le gouvernement Marois prévoit déposer un projet de loi d’ici l’été pour en appliquer les principales orientations. Rappelons que la commission parlementaire itinérante sur le sujet, tenue en 2010-2011 et dirigée de main de maître par les députés Véronique Hivon (PQ) et Geoffrey Kelley (PLQ), avait reçu des éloges à gauche comme à droite pour son ton posé et le soin délicat apporté à ses travaux. Même si le rapport ferme la porte au suicide assisté comme tel, il propose d’encadrer certaines pratiques médicales afin d’offrir aux malades en fin de vie le « droit de choisir ».

Mais bien entendu, nos bigots et nos étroits d’esprit ne le voient pas comme ça. Dans une lettre ouverte ce matin, le Dr. Patrick Vinay assimile cette plutôt cette proposition au reniement du « droit à la vie » et à une attaque contre le « tissu même de notre égalité et de notre société ». Cet argument débile, qui ressemble à s’y méprendre à ceux crachés par les bigots français susmentionnés, ne tient évidemment pas la route. Personne n’aspire à retirer le droit à la vie de qui que ce soit. Ceux qui voudront garder les yeux ouverts jusqu’à une fin « naturelle » seront évidemment toujours soutenus. La proposition du comité vise à offrir davantage de droits, pas à en retirer! Offrir un choix aux personnes malades, c’est exactement le contraire de les contraindre ou de les forcer.

Le Dr. Vinay ne se prive pas non plus de tomber dans la démagogie. Lorsqu’il parle d’euthanasies « parce que la vue et l’ouïe faiblissent » ou des familles « qui veulent en finir parce que le mourir est trop long », il utilise évidemment le sophisme de la pente glissante, un argument d’une nullité absolue. Tout comme lorsqu’il met en opposition les soins palliatifs et le choix de mourir dignement. Comme si les deux étaient mutuellement exclusifs, qu’offrir un choix supplémentaire aux malades signifie nécessairement que l’offre de soins palliatifs soit réduite. C’est évidemment un mensonge éhonté, comme les auteurs du rapport l’ont maintes fois répété. Visiblement, la seule manière pour les bigots de cet acabit d’espérer gagner un débat d’idées, c’est de caricaturer l’adversaire en déformant sa position pour mieux le prendre en défaut.

Mais au-delà de l’argumentaire intellectuellement déficient du Dr. Vinay et de son incapacité à comprendre (ou à admettre) les nuances, sa position soulève des questions. Pour qui se prend cet homme? Au nom de quel principe s’octroie-t-il le droit de chercher à imposer ses valeurs et son code moral à ses concitoyens? Car c’est exactement ce qu’il cherche à faire: il désire que l’État contraigne et limite les choix disponibles aux malades en fin de vie aux seuls choix qu’il considère moralement acceptables.

Peut-être que le Dr. Vinay n’a pas vu le mémo: Nous vivons au sein d’une démocratie et d’un État de droit libéraux. Ce qui signifie, en gros, que l’individu est libre de ses propres choix, en autant que cela n’aille pas à l’encontre de l’intérêt général ou des droits de ses concitoyens. Dans le cas qui nous occupe, cela signifie que le droit de vivre (et de profiter de soins palliatifs) doive cohabiter avec le droit de mourir. Et que la décision de choisir l’un ou l’autre relève, non pas de l’État, mais de l’individu. En d’autres termes, dans un État de droit, il faut une raison valable pour interdire quelque chose, pas pour permettre quelque chose.

Et la lettre ouverte du Dr. Vinay démontre, bien malgré lui, que les raisons valables pour priver les malades de ce choix n’existent pas.

Une grande première mondiale

Nous avons assisté hier et aujourd’hui à une grande première dans l’histoire de la civilisation occidentale. Ici même, au Québec, s’est produit un évènement qui ne s’était fort probablement jamais produit depuis que les Grecs ont inventé la démocratie.

Pour la première fois de l’histoire, un personnage politique s’est fait reprocher de porter le symbole national de l’État, du pays ou de la nation qu’il dirige. Je parle évidemment du « scandale » provoqué par Pauline Marois, qui a osé porter son coquelicot (le symbole rendant hommage aux anciens combattants) avec une fleur de lys.

Pas une croix gammée. Pas la tête de Mickey Mouse. Pas une épinglette du Parti québécois. Une fleur de lys. Le symbole de l’État québécois et de la nation québécoise, celui qui unit les Québécois de toutes les tendances. Ce faisant, elle aurait « politisé » ce symbole qui est supposément apolitique.

Réglons un détail d’entrée de jeu. Le coquelicot n’est pas un symbole apolitique. C’est un symbole éminemment politique. Prenons l’exemple de la Seconde Guerre mondiale.  Pour moi, le coquelicot représente le combat (et le sacrifice) pour la démocratie qu’ont livré ceux qui sont allés se battre, sous les drapeaux des États alliés, contre les forces d’autres États, ceux de l’Axe. Des États qui font la guerre à d’autres États pour préserver leurs intérêts et les valeurs démocratiques: on peut difficilement faire plus politique que ça. Ce que ces gens veulent sans doute dire, c’est que le coquelicot doit demeurer apartisan. Fort bien. Je suis d’accord avec cette idée.

Le problème, c’est que la fleur de lys n’est pas un symbole partisan. C’est un symbole national. Celui du Québec et des Québécois. Tous les Québécois. De gauche ou de droite, souverainistes ou fédéralistes, pacifistes ou militaristes. Aucun symbole au Québec n’unifie autant la nation. Les seuls qui tentent d’en faire un symbole partisan, ce sont les libéraux provinciaux, qui ont intégré la fleur de lys dans leur logo. Peut-être aussi les Expos de Montréal dans le temps, sur leur uniforme gris pour les matchs à l’étranger.

Selon moi, ce qui a irrité certaines franges, ce n’est pas le coquelicot et la fleur de lys qui le faisait tenir sur le veston. C’est la femme qui portait ledit veston. Détestée, haïe dans certains cercles. À tel point qu’elle a failli être assassinée le soir de son élection. Tentative d’assassinat qui, soit dit en passant, a soulevé beaucoup moins d’indignation au Canada que la présente crisette. Petit exercice de politique-fiction: Novembre 2011. Le premier ministre Jean Charest décide, par exemple pour souligner l’effort de guerre des Québécois et le sacrifice des soldats issus de la nation qu’il dirige, d’arborer le coquelicot avec la fleur de lys. On peut douter de cette prémisse, je suis le premier à l’admettre. Mais jouons le jeu. J’ai la conviction que personne n’aurait levé le petit doigt, sauf peut-être une poignée de marginaux ultrafédéralistes frustrés. Et très certainement, le premier ministre libéral n’aurait pas eu à reculer sur sa décision. Pourquoi? Parce qu’il n’est pas un vilain traître séparatiste.Point barre. Alors, au final, qui « politise » cette question ? Ceux qui veulent affirmer à la fois leur identité et leur reconnaissance, ou ceux qui veulent permettre à certains mais interdire à d’autres de le faire ?

Et si la fleur de lys est « politique » ou « partisane », alors l’unifolié l’est forcément tout autant. Pourtant, beaucoup de gens portent ensemble l’unifolié et le coquelicot. Où sont nos vierges offensées pour dénoncer cet affront à nos anciens combattants ? Ce deux-poids-deux-mesures hypocrite est intolérable tellement il est gros. La réalité, c’est que plusieurs portent ensemble les deux symboles pour souligner leur reconnaissance envers les anciens combattants certes, ce qui est louable, mais aussi pour montrer leur fierté nationale. Et ils en ont tout à fait le droit. En vertu de quel principe ce qui est accepté pour les Canadiens devrait-il être refusé aux Québécois ? Pourquoi ce qui est normal au Canada relèverait-il de la « provocation » au Québec ?

On ne peut pas séparer les symboles de la société de laquelle ils sont issus, pas plus qu’on ne peut pas les suspendre au-dessus de l’histoire. Car si on le faisait, il faudrait interdire l’unifolié sur le coquelicot: les soldats d’ici qui se sont battus pour nos libertés et notre démocratie ne l’ont pas fait sous la feuille d’érable: ils l’ont fait sous l’Union Jack. La nation québécoise, « reconnue » comme telle par Ottawa, a participé à l’effort de guerre. Elle a envoyé ses fils se battre sur les champs de bataille. Certains n’en sont jamais revenus. Chacun doit avoir le droit de leur rendre hommage à sa façon. Les symboles sont importants, et chacun doit pouvoir se les approprier en conformité avec ses valeurs, ses convictions et ses allégeances. Cette idée s’inscrit d’ailleurs dans les valeurs de tolérance, de respect de la diversité d’opinion et de pluralisme pour lesquelles ces hommes se sont battus et sont morts au champ d’honneur.

 

Stephen Harper et la démocratie primitive

Le gouvernement Harper a déposé jeudi dernier le projet de loi C-45, que les journalistes ont aussitôt baptisé « projet de loi mammouth ». Ce projet de loi omnibus de plus de 400 pages, qui vise à mettre en œuvre les mesures annoncées dans le dernier budget, modifie selon l’opposition plus de 70 lois fédérales.

Le Parti conservateur a conséquemment été critiqué pour cet empressement, qui empêche selon plusieurs les parlementaires de faire le travail pour lequel les citoyens les ont envoyés à Ottawa: analyser et contrôler le travail du gouvernement. Évidemment le comité des Finances, qui devra se taper l’étude de l’ensemble du projet de loi, sera surchargé de travail et devra tourner les coins ronds, d’autant plus que ses membres n’ont pas nécessairement les connaissances ou les compétences pour analyser les impacts environnementaux (p. ex.) de plusieurs dispositions dudit projet de loi. Quant aux autres comités permanents de la Chambre des communes, qui ont juridiction, ils se tourneront les pouces aux frais de la princesse.

Certains ont donc accusé le gouvernement Harper de s’attaquer aux fondements de la démocratie canadienne, voire d’être carrément anti-démocratique. Je n’adhère pas à ce point de vue. Je considère que les tactiques parlementaires du Parti conservateur sont tout à fait démocratiques.

Mais pas sans le sens où vous et moi l’entendons.

Ce que prône le PCC (et d’autres partis de droite, conservateurs, populistes ou radicaux dans le monde), c’est une forme particulière de démocratie que j’appellerai la démocratie primitive. Cette démocratie s’oppose à celle que beaucoup d’entre nous connaissons et chérissons: la démocratie libérale, forme de démocratie qui s’est raffinée et bonifiée tout au long des XIXe, XXe et XXIe siècles.

La démocratie primitive prétend à une certaine pureté: elle se base presqu’exclusivement sur le principe de la majorité, là où la démocratie libérale admet aussi certains contre-pouvoirs à cette majorité: indépendance judiciaire, chartes des droits, accommodements pour les minorités, parlementarisme délibératif, séparation des pouvoirs, presse libre (quatrième pouvoir), respect du travail de la fonction publique, etc. Pour un démocrate primitif, tout cela n’est qu’un gros obstacle qui empêche la voix de la majorité (silencieuse ou non) de se faire entendre.

Le démocrate primitif est aussi un populiste: toutes ces institutions élitistes (qui sont, soit déconnectées de la réalité, soit carrément corrompues et s’entretenant grassement avec l’argent durement gagné des contribuables) s’opposent au bien-être et à la volonté des citoyens, du « vrai monde » (par opposition au « faux monde », bien entendu). Aie-je besoin d’expliquer en quoi le démocrate primitif est aussi simpliste et démagogique?

Le démocrate primitif, enfin, est réactionnaire. Il aspire à une forme de démocratie qui avait cours au XIXe siècle, voire avant. Avant les Lumières, idéalement, si la chose est possible. Il rêve aussi de démocratie directe: qu’on pose une question simple, que les citoyens y répondent, et le gouvernement sera tenu d’appliquer la solution choisie, sans tenir compte d’autres considérations. C’est clair, c’est net, c’est précis. Et surtout, ce n’est pas compliqué. Ça tient dans un slogan. Pourquoi se casser la tête à gouverner de façon responsable et réfléchie quand on peut simplement aller voir ce que disent les sondages?

Harper est un tel primitif: une majorité de circonscriptions au Canada ont élu un candidat sous la bannière conservatrice ? Il a donc le droit de faire tout ce qu’il veut. Toute sa légitimité comme chef du gouvernement est tirée de l’élection d’une majorité, via le mode de scrutin vermoulu qui est le nôtre. Il devient un monarque élu.

Au diable l’opposition, réduite à poser une poignée de questions lors de la période du même nom, et essentiellement pour les caméras puisque les ministres n’y répondent jamais. Au diable la tradition parlementaire, qui est sensée limiter l’usage de la prorogation du Parlement à des circonstances exceptionnelles. Au diable les officiers du Parlement (Kevin Page, directeur parlementaire du budget) ou les scientifiques et les fonctionnaires (Munir Sheikh, ancien directeur de Statistique Canada), censés être indépendants du gouvernement. Au diable la presse parlementaire, à laquelle on interdit de poser plus de cinq questions au premier ministre ou d’obtenir des documents gouvernementaux. Le projet de réforme du Sénat que caresse le premier ministre procède du même principe: des sénateurs élus seraient « plus démocratiques », puisqu’ils seraient élus par une majorité de leurs commettants, ce qui leur conféreraient une légitimité. Comme s’il n’y avait qu’une seule définition de la démocratie ou de la légitimité.

Le seul accroc qu’il se permet à cette logique, c’est le fétiche de la monarchie. Mais bon, j’imagine qu’il ne faut pas être trop démocratique non plus. Un peu d’autoritarisme et de droit divin, ça ne peut pas nuire, non ?

Ma réponse à Raymond Garneau

Dans une lettre ouverte au quotidien La Presse, l’ancien ministre libéral provincial des Finances Raymond Garneau met en garde la chef du Parti québécois, Pauline Marois, que le reste du Canada est « tanné » des menaces de référendum et de séparation venues du Québec, et que cette fatigue met en péril les relations entre le Québec et le Canada.  Voici la réponse que je lui adresse.

Le mouvement souverainiste existe pour une raison

 

M. Garneau,

Votre lettre m’a profondément choqué et je tiens à exposer les raisons de ma frustration. Vous affirmez tout d’abord que la question référendaire a déjà été soumise deux fois aux Québécois. C’est exact. Cependant, à titre personnel, n’étant pas né en 1980 et étant toujours mineur en 1995, je n’ai pas pu m’exprimer sur cet enjeu qui, vous en conviendrez, me touche au moins autant que les autres Québécois. La question nationale touche encore davantage les jeunes générations qui souhaitent, ou souhaiteront peut-être, opter pour un statut politique différent pour leur nation. Vous n’avez pas le droit de nier cette opportunité aux jeunes parce que vous êtes fatigué, ou parce que des gens de l’autre côté de la rivière des Outaouais sont tannés.

Mais au-delà de mon nombril, si le mouvement souverainiste est toujours bien vivant après deux défaites référendaires, cela témoigne à mon avis bien davantage du problème élémentaire dont souffre le fédéralisme canadien, et non pas d’un acharnement du Parti québécois comme vous semblez vouloir l’affirmer. Si l’option constitutionnelle défendue par les souverainistes récolte encore l’appui d’une importante pluralité de Québécois, c’est que ces citoyens sont inconfortables à l’intérieur de la fédération. Ils se sentent à l’étroit face à un pouvoir fédéral qui refuse de les accommoder. La reconnaissance formelle de la nation québécoise par le Parlement, on attend encore d’en voir la couleur en termes concrets. Bref, si « le Canada est tanné » comme vous l’affirmez, c’est son problème à lui. Il est responsable de la situation, en refusant d’accorder au Québec l’autonomie et la liberté d’agir que la vaste majorité des Québécois réclament. Robert Bourassa l’avait compris. Si le Canada voulait réellement mettre fin à ces querelles et à ces menaces de séparation, il serait proactif et proposerait une nouvelle entente aux Québécois, pour que nous puissions enfin signer la constitution de l’État fédéral auquel nous appartenons. Mais vous savez tout aussi bien que moi que, ni les fédéralistes québécois, ni Ottawa, ni les autres provinces ne veulent des négociations qui seraient inhérentes à une telle entente potentielle. Dites-moi, qu’est-ce que les fédéralistes ont fait depuis 1995 pour réformer le fédéralisme et le rendre plus attrayant pour les Québécois? Rien, absolument rien. Alors je vous en prie, ne venez pas donner de leçons à ceux qui tentent de changer les choses. C’est cette incapacité fondamentale à s’entendre sur un compromis national qui explique les velléités référendaires du PQ, et rien d’autre.

De plus, je ne peux comprendre cette peur irrationnelle du référendum. Un référendum, c’est une question que l’on pose aux citoyens pour obtenir leur avis et orienter les décisions de l’État. Rien de plus. C’est le summum de la démocratie directe. C’est sain. Je considère que d’interroger un peuple sur son avenir politique national, comme le peuple québécois au sein duquel des opinions divergentes fortes et bien représentées sont présentes, n’est pas exagéré. Faire un référendum, c’est prendre le pouls de la population sur une question. C’est faire le point sur notre situation politique. Le référendum ne divise pas les Québécois, il ne fait que refléter des divisions qui existent déjà. Si le gouvernement fédéral offrait une vraie place aux Québécois, le PQ n’obtiendrait plus de succès. Si une très vaste majorité de Québécois adhéraient au fédéralisme canadien, la question ne se poserait forcément plus. Si elle se pose, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche. À Ottawa, pas ici.

De la démagogie, du populisme et du simplisme en politique

On apprend ce matin dans le Devoir que la CAQ de François Legault propose au final d’abandonner les travaux du comité D’Amours, qui a été chargé par le gouvernement libéral de Jean Charest de proposer des solutions pour régler les déficits actuariels des régimes de retraite du secteur public. Ce comité est un groupe d’experts entre autres composé de l’ancien président de Desjardins, Alban D’Amours, ainsi que du fiscaliste de l’Université de Sherbrooke, Luc Godbout.

 

Selon M. Legault, si « le PQ et les libéraux aiment les sommets et les comités », pour la CAQ, « ça ne sert à rien d’essayer de gagner du temps ». Bref, l’avis des experts est inutile, c’est finalement le gros bon sens qui doit prévaloir: « Il n’y a pas 56000 mesures: il y en a trois. On peut augmenter les cotisations, hausser l’âge de la retraite ou diminuer les prestations ». Passons sur le fait que le comité serait sans doute à même d’informer le gouvernement de laquelle de ces mesures (ou quelle combinaison) permettrait d’obtenir le meilleur résultat. Cette tendance de François Legault à mépriser l’avis des experts n’est qu’une illustration supplémentaire de la démagogie et du populisme qui sont au cœur du programme et de l’idéologie de son parti. On retrouvait d’ailleurs les mêmes inclinations au sein de l’ADQ, comme quoi la pomme ne tombe jamais très loin de l’arbre. La vérité, c’est que gérer les régimes de retraite publics (et, a fortiori, l’État québécois) est une entreprise fort complexe. Ce n’est pas « simple », ce n’est pas « pas compliqué ». Certes, le pouvoir ne devrait pas être confié aux experts. Nous élisons démocratiquement des représentants dont la tâche est de prendre ce genre de décisions. Cependant, pour s’assurer de prendre les meilleures décisions, il est important que les hommes et femmes d’État entendent l’avis des experts sur les questions qu’ils doivent trancher. L’expérience et le savoir scientifique doivent avoir beaucoup de valeur aux yeux des politiciens. Ils doivent être intéressés à entendre toutes les opinions, y compris (et surtout) les plus complexes. Dans le cas qui nous occupe, les professionnels de l’économie, de la fiscalité, de la comptabilité et de l’actuariat (qu’ils soient issus du secteur privé, du secteur public ou du secteur académique) peuvent offrir un avis éclairé sur la question. Le problème, ce n’est pas que François Legault rejette cet avis. Le problème, c’est qu’il refuse même de l’entendre.

 

Une autre illustration du simplisme caquiste, c’est son langage dichotomique. Par exemple, la CAQ affirme qu’elle fera le « ménage » dans la bureaucratie, en prenant l’argent dans les « structures » pour le mettre dans les « services ». Comme s’il y avait deux types de fonctionnaires: ceux qui, sous-payés, offrent des services à la population dans des conditions de travail exécrables (comme les professeurs, par exemple), et ceux qu’on paie 50 ou 60000 dollars par année pour s’asseoir sur leurs mains et ne rien faire. Pour François Legault, la fonction publique québécoise semble infestée par ce genre de travailleur inutile, autant à Hydro-Québec que dans les agences de santé et dans les commissions scolaires. C’est une conception tout à fait simpliste et démagogique de la réalité, qui fait appel aux préjugés de la population. Les fonctionnaires qui offrent des services directs doivent être encadrés par des gestionnaires et des analystes. Ils doivent être embauchés et rémunérés par des professionnels en ressources humaines. Ils doivent être équipés par des magasiniers et des informaticiens. Leurs bureaux doivent être entretenus par des concierges. Et ainsi de suite. Tout comme dans n’importe quelle entreprise privée d’ailleurs. Les « structures » sont essentielles aux « services ». Peut-on (et doit-on) s’assurer que l’ensemble de la fonction publique fonctionne avec un maximum d’efficacité et un minimum de gaspillage ? Absolument. Mais bâtir un programme de gouvernance entier sur cet enjeu (car en effet, sans ce pseudo-ménage, la CAQ sera incapable de financer le moindre de ses engagements, que ce soit les baisses d’impôt ou les investissements en éducation), c’est au mieux simpliste et populiste, et au pire carrément malhonnête.

 

Un corollaire de cette lubie caquiste est la peur irrationnelle des syndicats. Encore ici, on simplifie à outrance pour créer deux « camps » et stimuler les préjugés de l’électorat: d’un côté, les bons citoyens qui se lèvent tôt le matin pour aller travailler (pour une entreprise syndiquée, peut-être?). Et de l’autre, les méchants syndicats qui plongent le Québec dans l’immobilisme et imposent une charge débilitante pour l’État. Diviser et opposer pour mieux régner, en somme. C’est non seulement démagogique, c’est aussi populiste: c’est monter « le peuple » (soit les citoyens pris collectivement ou, dans un langage plus direct, les contribuables ou les payeurs de taxes) contre « l’élite » (dans cet exemple, l’élite syndicale qui attacherait supposément les mains du gouvernement). L’élite peut, en passant, prendre différentes formes, selon que le populisme soit de gauche ou de droite. Elle peut être politique (un gouvernement corrompu), économique (le patronat et les grandes entreprises qui pèsent trop lourd en politique), etc. La CAQ, comme d’autres partis certes, joue ce jeu avec brio.

 

De la division du vote

Beaucoup a été dit et écrit, depuis le début de la campagne électorale, sur le vote stratégique et sur la division du vote. Plusieurs rejettent cette conception de la politique partisane et la trouvent peu inspirante, voire désespérante. D’autres affirment, non sans raison, que ce phénomène contribue à reproduire un ordre politique (essentiellement caractérisé par l’alternance entre deux grands partis) qu’ils rejettent tout autant. Même ceux qui disent voter stratégiquement pour contrer cette fameuse division le font la plupart du temps à reculons, résignés. Ils se rendent au bureau de vote en se pinçant le nez (ou insérez ici toute autre image du même ordre), en espérant qu’une éventuelle réforme du mode de scrutin les libérera enfin de l’obligation de voter pour le « moins pire ».

Si je partage assez largement ces considérations fondamentales sur la démocratie, je crois aussi que la stratégie peut et doit jouer un rôle en politique. Je m’appliquerai donc ici à tenter de redorer un peu le blason de ce côté « sombre » de la politique partisane, qui se situe au cœur de la démocratie représentative (bien imparfaite, je suis le premier à l’admettre) qui est la nôtre.

« La politique n’est pas seulement l’art du possible. Il est des moments où elle devient l’art de rendre possible ce qui est nécessaire », a un jour dit l’ancien président de la République française, Jacques Chirac. C’est vrai. Mais pour rendre possible ce qui est nécessaire, un autre art, celui du compromis, est essentiel. Pas souhaitable ou bénéfique. Essentiel. Des compromis entre les différents partis politiques, mais aussi au sein même des partis politiques. Et tant qu’à rappeler des platitudes et des lapalissades, en voici une autre: un gouvernement doit gouverner pour tous les citoyens, pas seulement pour ceux qui ont voté pour lui. En d’autres termes encore plus candides, on ne peut pas toujours obtenir ce qu’on veut.
Pour illustrer ce principe, j’utiliserai l’exemple de Jean-Martin Aussant, chef d’Option nationale et député sortant de Nicolet-Yamaska. Je mentionne d’entrée de jeu que je voue énormément de respect et d’admiration pour M. Aussant, que je trouve très vif et très inspirant. J’ai lu la plateforme de son parti, et je dois admettre que j’en appuie pratiquement la totalité. Mais son départ du Parti québécois a selon moi constitué une erreur, et pas seulement parce que la CAQ risque de décrocher sa circonscription le 4 septembre en raison de la division du vote progressiste et souverainiste. Voici pourquoi.

M. Aussant juge que la fondation de son propre parti lui permet de mieux défendre les idées qui lui tiennent à cœur, comme par exemple un mode de scrutin plus proportionnel. Soit. Mais à mes yeux, l’objectif ultime en politique n’est pas de défendre une idée, c’est de l’appliquer, de la mettre en œuvre, de la réaliser. Bref, de gagner. Je présume (en fait, j’espère!) qu’avant de quitter le Parti québécois, M. Aussant a tenté de promouvoir ses idées à l’intérieur des instances du parti, dans l’espoir de les voir aboutir dans le programme du PQ. Visiblement, il a échoué dans cette tâche. Mais s’il a été incapable de convaincre une majorité de péquistes (nécessairement plus progressistes et plus souverainistes que la moyenne des Québécois), comment arrivera-t-il à convaincre une majorité (disons plutôt, une pluralité) de citoyens lors d’élections générales ? L’ensemble des Québécois (forcément plus à droite et plus fédéralistes que le « sous-groupe » que constitue les militants du PQ) ne peut qu’être encore moins réceptif à ses idées que les membres du Parti québécois pris isolément. D’autant plus que, pour défendre ces idées, il devra se battre, non pas seulement contre d’autres péquistes qui divergent d’opinion, mais contre tous les autres partis politiques. Et sans l’appui de la machine électorale et de la couverture médiatique qui échoit au PQ, en plus. Bref, ce qui était visiblement très difficile à faire à l’intérieur du Parti québécois deviendra impossible à accomplir dans l’arène électorale nationale. J’ajouterai aussi que, lorsque les plus ardents souverainistes et les plus progressistes quittent le parti, il est effectivement de plus en plus difficile de faire passer des positions indépendantistes et progressistes. Les anglophones appellent ça une « self-fulfilling prophecy« : c’est (en partie, je ne veux pas jeter tout le blâme du même côté) en raison de ceux qui quittent le PQ parce qu’il n’est plus suffisamment de gauche ou indépendantiste à leur goût, que le PQ n’est plus suffisamment de gauche ou indépendantiste à leur goût…

Que doit-on conclure de ceci ? Évidemment, l’échec à générer un consensus suffisant pour inclure une idée dans le programme d’un parti politique ne signifie pas qu’il faille abandonner la lutte. Dans chaque cas, on doit reprendre le bâton de pèlerin, mobiliser ses alliés et tenter de convaincre les gens de nouveau, un par un s’il le faut. Mais cet échec (à l’intérieur des instances d’un parti par exemple) doit aussi être considéré comme un signal. Un signal signifiant que l’idée en question n’est peut-être pas mûre pour aboutir dans un programme politique ou dans un ministère. Si les membres d’un parti avec lequel on a plusieurs affinités ne sont pas prêts à endosser cette idée (pour le moment), comment penser que les citoyens en général soient prêts à l’adopter ? À ce moment, sans jamais relâcher les efforts de persuasion et d’éducation, il faut peut-être accepter de mettre l’idée en question au frais, quitte à travailler sur autre chose et à y revenir plus tard. Concernant l’exemple du mode de scrutin (dont je suis en faveur de la réforme), force est de constater que l’ensemble des partis politiques « majeurs » ne semblent pas prêts à l’endosser. Mais ce n’est certainement pas en quittant ces partis politiques que cela arrivera. Il faut plutôt les engager de l’intérieur et y faire pression. Certes, cela implique de se battre contre beaucoup d’inertie. Mais c’est probablement la meilleure manière de faire puisque les partis politiques sont très largement des baromètres de la population générale. Voilà mon argument central. En attendant, les règles du scrutin uninominal à un tour s’appliquent, et il faut en tenir compte si on veut gagner.
Si M. Aussant (et on pourrait en dire autant de bien des gens chez Québec solidaire) considère que la défense de ses idées et le fait d’offrir une alternative à ceux qui ne se reconnaissent pas (ou plus) dans le Parti québécois est plus important pour la santé de la démocratie québécoise que la mise en œuvre de ces idées, c’est une position tout à fait respectable qui doit inspirer l’admiration. En effet, il a décidé de quitter le confort relatif de son poste de député péquiste (dont la réélection, sans être certaine bien sûr, était fort possible voire probable), pour le poste beaucoup plus dur et exigeant de chef d’un tiers parti qui n’existait même pas encore et au sein duquel tout était à faire. Voilà qui inspire le respect et l’admiration. Et souvent, la création de nouveaux partis engendre une effervescence politique tout à fait saine qui, à terme, peut même reconfigurer et renouveler l’espace politique. Le PQ en fut la preuve à ses débuts. Mais c’est un processus de longue haleine, qui peut prendre une génération. Les Québécois jugeront s’il est préférable d’amorcer un tel processus maintenant ou de changer de gouvernement, compte tenu du bilan du Parti libéral. Bref, la position de M. Aussant est fort honorable.
Mais il y a une manière de faire de la politique qui, du moins à mes yeux, est encore plus admirable et honorable. C’est celle qu’a empruntée Pierre Bourgault en 1968, lorsqu’il a recommandé aux membres du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) de dissoudre leur parti pour rejoindre les forces du Parti québécois de René Lévesque qui, 8 ans plus tard, assumait enfin le pouvoir. Loin de moi l’idée de vouloir comparer les sacrifices respectifs de MM. Aussant et Bourgault. Mais parfois, accepter de mettre de l’eau dans son vin pour le bénéfice de l’ensemble des citoyens (y compris ceux qui divergent un peu  – ou beaucoup – d’opinion avec nous) et accepter de mettre certaines idées (qui nous sont très chères) sur la glace, c’est faire preuve d’un grand courage. Quand on aime pas les règles du jeu, il faut d’abord les accepter telles qu’elles sont. Puis il faut jouer une partie. Puis il faut gagner. Ensuite, tout devient possible.

Jean Tremblay et la xénophobie

Je baptise ce blogue avec une montée de lait concernant les propos honteux du maire de Saguenay, Jean Tremblay. Le bigot en chef du Lac a affirmé sur les ondes de l’émission de Paul Arcand au 98.5FM ce matin que Djemila Benhabib, la candidate du Parti québécois dans Trois-Rivières, n’avait pas le droit « d’imposer des règles » ou de nous « dicter » quoi que ce soit puisqu’elle est originaire d’Algérie. À l’antenne de RDI un peu plus tard en matinée, il a en rajouté en affirmant, tenez-vous bien, qu’elle n’est pas Québécoise « au sens où on l’entend ». Allez savoir ce que ça veut dire. La vérité à mes yeux, c’est que Tremblay est un xénophobe conservateur et réactionnaire, nostalgique d’un Québec blanc et pieux (God-fearing disent les anglophones), qui ne supporte pas la diversité des opinions, et encore moins la diversité des cultures. Son intolérance envers ceux ne partageant pas sa conception du monde ne semble pas avoir de limites. Si j’étais Saguenéen, j’aurais profondément honte de cet homme. En fait, je ne le suis même pas et j’ai honte de partager la nationalité québécoise avec lui. Quoiqu’il semble vouloir se définir comme « Canadien-français », alors peut-être sommes nous saufs…

Jean Tremblay est un catholique pratiquant. Grand bien lui en fasse. On sait déjà qu’il utilise sa position de maire pour imposer la prière au conseil municipal de sa ville, ce qui lui a attiré (avec raison) les foudres du Tribunal des droits de la personne. Qu’il utilise les ressources de la mairie (le secrétariat, par exemple) pour recueillir les « dons » qui lui permettent de mener sa croisade contre la laïcité de l’État est déjà douteux. Mais qu’il s’attaque maintenant à une personne, non pas sur son discours ou ses idées, mais sur son ethnicité ou son appartenance culturelle, voilà qui est nauséabond et proprement scandaleux. Ça frise le racisme en fait. C’est indigne de tout citoyen un tant soit peu éclairé, et a fortiori d’un personnage public, du premier magistrat de sa communauté. Et concernant le crucifix du Salon bleu (le casus belli), il y a certainement de bonnes raisons pour le conserver. Même si, à titre personne, je ne les partage pas et considère que sa place est au musée. Le problème de Jean Tremblay, c’est qu’il est incapable d’en fournir ne serait-ce qu’une seule.

Car ce qui me frappe aussi dans son raisonnement débile (des perles du genre « Si j’allais en Algérie pour faire la même chose, je me ferais donner mon billet de retour. »), c’est le manque de rationalité qui me semble découler d’un anti-intellectualisme primaire. Cet homme n’a aucun argument logique basé sur des faits. Il ne fait que véhiculer des préjugés concernant les gens d’autres cultures, ou alors il fait des procès d’intention (du genre « Ensuite elle va enlever les croix dans les villages, puis changer le drapeau, puis changer le nom des villes »). L’incohérence de ses propos est masquée par leur puanteur xénophobe et réactionnaire, mais elle est bien présente. C’est malheureusement une tendance caractéristique de certains milieux au Québec, très conservateurs. Comprenez-moi bien, plusieurs conservateurs québécois sont capables de développer une pensée politique cohérente. Mais chez d’autres, cette mentalité d’assiégés, sans doute générée par la peur et l’ignorance, demeure bien vivante. Nous ne pouvons qu’espérer que les générations suivantes, plus scolarisées et mieux éduquées, ne sombrent pas elles aussi dans ce refus de la raison.