L’économie financière: À la racine du problème

            Dans une récente chronique intitulée Réalité perdue, le columnist économique du Devoir Gérard Bérubé nous apprenait que les inégalités de revenu entre les dirigeants de grandes entreprises et la moyenne de leurs employés ont recommencé à se creuser de plus belle, après un bref intermède provoqué par la crise financière de 2008. En gros, le pouvoir d’achat des travailleurs stagne alors que la richesse des chefs d’entreprises continue de croître. En d’autres termes, il s’avère que le concept néolibéral du trickle down, selon lequel la prospérité générée par les entreprises en contexte de libre-marché, si elle bénéficie d’abord aux milieux d’affaires au sommet de la pyramide, finit toujours par « redescendre » vers les travailleurs et profite donc en définitive à tous et à la collectivité, n’a aucune assise réelle. En vérité, la richesse s’accumule dans les poches de certains, sans atteindre celles des autres. De plus, ce mauvais fonctionnement du système économique, à l’échelle de l’entreprise, empêche l’État de faire son travail de redistribution de la richesse à l’échelle de l’État.

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             En effet, en conjugaison avec la financiarisation de l’économie internationale et la concurrence fiscale entre les différents États, il cause un grave problème financier pour ces derniers. La capacité des États à percevoir les taxes et impôts qui sont dus sur ces sommes gargantuesques est sapée par leur accumulation entre quelques mains fort mobiles, et fort habiles à éviter celles du fisc, et ce en utilisant toutes les échappatoires et les tours de passe-passe permis (ou non) par la loi. Les cas récents de Google, Starbucks, Apple ou d’autres multinationales opérant en territoire européen en font foi. Les États ne disposent pas d’instruments internationaux suffisamment forts, ni ne se coordonnent suffisamment, pour lutter efficacement contre l’évitement et l’évasion fiscaux. Bref, ils ne sont pas de taille face aux grandes entreprises multinationales, qui les montent les uns contre les autres.

Dans un contexte où le cynisme face à la classe politique est déjà trop profond, cette incapacité de l’État à réguler le secteur financier et à répartir ses fruits de manière juste à travers la société, tout en réduisant les risques sociaux liés à l’instabilité économique, est intenable. La classe politique, par son inaction voire une bienveillance frisant la complicité, est certainement à blâmer. Mais les leaders économiques du monde ont aussi une part de responsabilité à assumer lorsqu’ils évitent ainsi de jouer leurs rôles de bons citoyens corporatifs. Si les corporations sont des personnes (dixit Mitt Romney), elles n’ont pas que des droits, elles ont aussi des devoirs.

            Si l’économie financière (la spéculation boursière ou monétaire par exemple), en comparaison avec l’économie réelle (la production et l’échange de biens et de services), n’avait pas un poids si élevé, le phénomène constituerait un problème plus gérable. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Entre 1990 et 2010, le ratio de taille de l’économie financière par rapport à l’économie réelle est passé de 2,6 à 10. En d’autres termes, la taille de l’économie financière en fonction de celle de l’économie réelle (celle qui fournit emplois, biens et services de consommation courante aux travailleurs et citoyens) a quadruplé en 20 ans. On parle ici de dizaines, voire de centaines de milliers de milliards de dollars.

            Conjuguée à la spéculation intrinsèque aux marchés boursiers et monétaires, cette économie financière, beaucoup plus fluide et mobile que l’économie réelle – qui, elle, est rattachée à des facteurs plus concrets et plus stables (main-d’œuvre, immobilier, etc.) – contribue à l’instabilité économique en général. Elle accentue sans doute les cycles d’expansion-récession, parfois via la création de « bulles » qui, lorsqu’elles éclatent, amènent le reste de l’économie avec elles dans leur chute. Ce fut le cas en 2008, comme ce fut le cas en 1929. Si l’économie financière s’est largement détachée et autonomisée de l’économie réelle avec le temps, elle ne l’est pas (encore?) suffisamment pour ses échecs et ses crises demeurent isolés du reste de l’économie, et donc de la majorité des citoyens et des travailleurs.

            Bref, cette économie financière, d’une taille pantagruélique, dans les faits hors de portée du fisc et donc de la réglementation de l’État, doit être pointée du doigt pour expliquer les misères de plusieurs pays occidentaux (surtout en Europe), qui sont ces temps-ci incapables de se sortir des conséquences de  la crise financière de 2008 et de la Grande Récession qui s’en est suivie : l’austérité, le chômage, les budgets publics sous pression, voire la crise sociale. Et soulignons d’ailleurs que cette crise financière, soit dit en passant, a été largement causée par les mêmes facteurs et par ceux qui continuent à s’en mettre plein les poches aujourd’hui. La déréglementation néolibérale du secteur financier, amorcée dans l’ère thatchérienne-reaganienne des années 1980 et parachevée par l’abrogation de la loi Glass-Steagall sous l’administration Clinton en 1999, sous les pressions constantes des milieux financiers, a planté le décor de la crise des subprimes, de la faillite de Lehman Brothers, and the rest is history comme disent les Américains. Peu importe si les théories keynésiennes ont bien fonctionné pendant 30 ans, on les a quand même jetées au panier, dans l’espoir de meilleurs taux de croissance et de dividendes plus juteux.

            Comment s’attaquer à ces problèmes? La réponse est à la fois très simple et très difficile à appliquer. L’État doit simplement reprendre sa place. Il est maintenant clair que la déréglementation évoquée un peu plus haut est allée trop loin, comme au début du XXe siècle; la loi Glass-Steagall a en effet été votée en réponse à la Grande Dépression de 1929. Comme quoi les mêmes causes provoquent les mêmes effets… Si nous voulons revenir à la prospérité et à la stabilité économique des Trente Glorieuses (1945-1975), nous devons revenir au cadre réglementaire des Trente Glorieuses. Bref, le balancier doit revenir vers le centre. Certains prétendront que c’est impossible, la mondialisation économique et l’intégration des marchés ayant trop accru la compétition internationale. Évidemment, la réglementation économique et financière représente un plus grand défi à l’échelle internationale qu’à l’échelle d’un seul pays. D’autres diront que la déréglementation a permis un plus grand essor de l’économie dans les années 1990, jusqu’à l’éclatement de différentes bulles, entre autres en Asie en 1997. C’est aussi probablement vrai. Un encadrement plus strict de l’activité économique signifie sans doute des taux de croissance légèrement inférieurs, bien que plus stables. Mais peut-on vraiment se permettre de continuer à appliquer la recette qui a menés dans le trou où nous sommes maintenant? Poser la question, c’est y répondre.

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