Une grande première mondiale

Nous avons assisté hier et aujourd’hui à une grande première dans l’histoire de la civilisation occidentale. Ici même, au Québec, s’est produit un évènement qui ne s’était fort probablement jamais produit depuis que les Grecs ont inventé la démocratie.

Pour la première fois de l’histoire, un personnage politique s’est fait reprocher de porter le symbole national de l’État, du pays ou de la nation qu’il dirige. Je parle évidemment du « scandale » provoqué par Pauline Marois, qui a osé porter son coquelicot (le symbole rendant hommage aux anciens combattants) avec une fleur de lys.

Pas une croix gammée. Pas la tête de Mickey Mouse. Pas une épinglette du Parti québécois. Une fleur de lys. Le symbole de l’État québécois et de la nation québécoise, celui qui unit les Québécois de toutes les tendances. Ce faisant, elle aurait « politisé » ce symbole qui est supposément apolitique.

Réglons un détail d’entrée de jeu. Le coquelicot n’est pas un symbole apolitique. C’est un symbole éminemment politique. Prenons l’exemple de la Seconde Guerre mondiale.  Pour moi, le coquelicot représente le combat (et le sacrifice) pour la démocratie qu’ont livré ceux qui sont allés se battre, sous les drapeaux des États alliés, contre les forces d’autres États, ceux de l’Axe. Des États qui font la guerre à d’autres États pour préserver leurs intérêts et les valeurs démocratiques: on peut difficilement faire plus politique que ça. Ce que ces gens veulent sans doute dire, c’est que le coquelicot doit demeurer apartisan. Fort bien. Je suis d’accord avec cette idée.

Le problème, c’est que la fleur de lys n’est pas un symbole partisan. C’est un symbole national. Celui du Québec et des Québécois. Tous les Québécois. De gauche ou de droite, souverainistes ou fédéralistes, pacifistes ou militaristes. Aucun symbole au Québec n’unifie autant la nation. Les seuls qui tentent d’en faire un symbole partisan, ce sont les libéraux provinciaux, qui ont intégré la fleur de lys dans leur logo. Peut-être aussi les Expos de Montréal dans le temps, sur leur uniforme gris pour les matchs à l’étranger.

Selon moi, ce qui a irrité certaines franges, ce n’est pas le coquelicot et la fleur de lys qui le faisait tenir sur le veston. C’est la femme qui portait ledit veston. Détestée, haïe dans certains cercles. À tel point qu’elle a failli être assassinée le soir de son élection. Tentative d’assassinat qui, soit dit en passant, a soulevé beaucoup moins d’indignation au Canada que la présente crisette. Petit exercice de politique-fiction: Novembre 2011. Le premier ministre Jean Charest décide, par exemple pour souligner l’effort de guerre des Québécois et le sacrifice des soldats issus de la nation qu’il dirige, d’arborer le coquelicot avec la fleur de lys. On peut douter de cette prémisse, je suis le premier à l’admettre. Mais jouons le jeu. J’ai la conviction que personne n’aurait levé le petit doigt, sauf peut-être une poignée de marginaux ultrafédéralistes frustrés. Et très certainement, le premier ministre libéral n’aurait pas eu à reculer sur sa décision. Pourquoi? Parce qu’il n’est pas un vilain traître séparatiste.Point barre. Alors, au final, qui « politise » cette question ? Ceux qui veulent affirmer à la fois leur identité et leur reconnaissance, ou ceux qui veulent permettre à certains mais interdire à d’autres de le faire ?

Et si la fleur de lys est « politique » ou « partisane », alors l’unifolié l’est forcément tout autant. Pourtant, beaucoup de gens portent ensemble l’unifolié et le coquelicot. Où sont nos vierges offensées pour dénoncer cet affront à nos anciens combattants ? Ce deux-poids-deux-mesures hypocrite est intolérable tellement il est gros. La réalité, c’est que plusieurs portent ensemble les deux symboles pour souligner leur reconnaissance envers les anciens combattants certes, ce qui est louable, mais aussi pour montrer leur fierté nationale. Et ils en ont tout à fait le droit. En vertu de quel principe ce qui est accepté pour les Canadiens devrait-il être refusé aux Québécois ? Pourquoi ce qui est normal au Canada relèverait-il de la « provocation » au Québec ?

On ne peut pas séparer les symboles de la société de laquelle ils sont issus, pas plus qu’on ne peut pas les suspendre au-dessus de l’histoire. Car si on le faisait, il faudrait interdire l’unifolié sur le coquelicot: les soldats d’ici qui se sont battus pour nos libertés et notre démocratie ne l’ont pas fait sous la feuille d’érable: ils l’ont fait sous l’Union Jack. La nation québécoise, « reconnue » comme telle par Ottawa, a participé à l’effort de guerre. Elle a envoyé ses fils se battre sur les champs de bataille. Certains n’en sont jamais revenus. Chacun doit avoir le droit de leur rendre hommage à sa façon. Les symboles sont importants, et chacun doit pouvoir se les approprier en conformité avec ses valeurs, ses convictions et ses allégeances. Cette idée s’inscrit d’ailleurs dans les valeurs de tolérance, de respect de la diversité d’opinion et de pluralisme pour lesquelles ces hommes se sont battus et sont morts au champ d’honneur.