Stephen Harper et la démocratie primitive

Le gouvernement Harper a déposé jeudi dernier le projet de loi C-45, que les journalistes ont aussitôt baptisé « projet de loi mammouth ». Ce projet de loi omnibus de plus de 400 pages, qui vise à mettre en œuvre les mesures annoncées dans le dernier budget, modifie selon l’opposition plus de 70 lois fédérales.

Le Parti conservateur a conséquemment été critiqué pour cet empressement, qui empêche selon plusieurs les parlementaires de faire le travail pour lequel les citoyens les ont envoyés à Ottawa: analyser et contrôler le travail du gouvernement. Évidemment le comité des Finances, qui devra se taper l’étude de l’ensemble du projet de loi, sera surchargé de travail et devra tourner les coins ronds, d’autant plus que ses membres n’ont pas nécessairement les connaissances ou les compétences pour analyser les impacts environnementaux (p. ex.) de plusieurs dispositions dudit projet de loi. Quant aux autres comités permanents de la Chambre des communes, qui ont juridiction, ils se tourneront les pouces aux frais de la princesse.

Certains ont donc accusé le gouvernement Harper de s’attaquer aux fondements de la démocratie canadienne, voire d’être carrément anti-démocratique. Je n’adhère pas à ce point de vue. Je considère que les tactiques parlementaires du Parti conservateur sont tout à fait démocratiques.

Mais pas sans le sens où vous et moi l’entendons.

Ce que prône le PCC (et d’autres partis de droite, conservateurs, populistes ou radicaux dans le monde), c’est une forme particulière de démocratie que j’appellerai la démocratie primitive. Cette démocratie s’oppose à celle que beaucoup d’entre nous connaissons et chérissons: la démocratie libérale, forme de démocratie qui s’est raffinée et bonifiée tout au long des XIXe, XXe et XXIe siècles.

La démocratie primitive prétend à une certaine pureté: elle se base presqu’exclusivement sur le principe de la majorité, là où la démocratie libérale admet aussi certains contre-pouvoirs à cette majorité: indépendance judiciaire, chartes des droits, accommodements pour les minorités, parlementarisme délibératif, séparation des pouvoirs, presse libre (quatrième pouvoir), respect du travail de la fonction publique, etc. Pour un démocrate primitif, tout cela n’est qu’un gros obstacle qui empêche la voix de la majorité (silencieuse ou non) de se faire entendre.

Le démocrate primitif est aussi un populiste: toutes ces institutions élitistes (qui sont, soit déconnectées de la réalité, soit carrément corrompues et s’entretenant grassement avec l’argent durement gagné des contribuables) s’opposent au bien-être et à la volonté des citoyens, du « vrai monde » (par opposition au « faux monde », bien entendu). Aie-je besoin d’expliquer en quoi le démocrate primitif est aussi simpliste et démagogique?

Le démocrate primitif, enfin, est réactionnaire. Il aspire à une forme de démocratie qui avait cours au XIXe siècle, voire avant. Avant les Lumières, idéalement, si la chose est possible. Il rêve aussi de démocratie directe: qu’on pose une question simple, que les citoyens y répondent, et le gouvernement sera tenu d’appliquer la solution choisie, sans tenir compte d’autres considérations. C’est clair, c’est net, c’est précis. Et surtout, ce n’est pas compliqué. Ça tient dans un slogan. Pourquoi se casser la tête à gouverner de façon responsable et réfléchie quand on peut simplement aller voir ce que disent les sondages?

Harper est un tel primitif: une majorité de circonscriptions au Canada ont élu un candidat sous la bannière conservatrice ? Il a donc le droit de faire tout ce qu’il veut. Toute sa légitimité comme chef du gouvernement est tirée de l’élection d’une majorité, via le mode de scrutin vermoulu qui est le nôtre. Il devient un monarque élu.

Au diable l’opposition, réduite à poser une poignée de questions lors de la période du même nom, et essentiellement pour les caméras puisque les ministres n’y répondent jamais. Au diable la tradition parlementaire, qui est sensée limiter l’usage de la prorogation du Parlement à des circonstances exceptionnelles. Au diable les officiers du Parlement (Kevin Page, directeur parlementaire du budget) ou les scientifiques et les fonctionnaires (Munir Sheikh, ancien directeur de Statistique Canada), censés être indépendants du gouvernement. Au diable la presse parlementaire, à laquelle on interdit de poser plus de cinq questions au premier ministre ou d’obtenir des documents gouvernementaux. Le projet de réforme du Sénat que caresse le premier ministre procède du même principe: des sénateurs élus seraient « plus démocratiques », puisqu’ils seraient élus par une majorité de leurs commettants, ce qui leur conféreraient une légitimité. Comme s’il n’y avait qu’une seule définition de la démocratie ou de la légitimité.

Le seul accroc qu’il se permet à cette logique, c’est le fétiche de la monarchie. Mais bon, j’imagine qu’il ne faut pas être trop démocratique non plus. Un peu d’autoritarisme et de droit divin, ça ne peut pas nuire, non ?

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