Ma réponse à Raymond Garneau

Dans une lettre ouverte au quotidien La Presse, l’ancien ministre libéral provincial des Finances Raymond Garneau met en garde la chef du Parti québécois, Pauline Marois, que le reste du Canada est « tanné » des menaces de référendum et de séparation venues du Québec, et que cette fatigue met en péril les relations entre le Québec et le Canada.  Voici la réponse que je lui adresse.

Le mouvement souverainiste existe pour une raison

 

M. Garneau,

Votre lettre m’a profondément choqué et je tiens à exposer les raisons de ma frustration. Vous affirmez tout d’abord que la question référendaire a déjà été soumise deux fois aux Québécois. C’est exact. Cependant, à titre personnel, n’étant pas né en 1980 et étant toujours mineur en 1995, je n’ai pas pu m’exprimer sur cet enjeu qui, vous en conviendrez, me touche au moins autant que les autres Québécois. La question nationale touche encore davantage les jeunes générations qui souhaitent, ou souhaiteront peut-être, opter pour un statut politique différent pour leur nation. Vous n’avez pas le droit de nier cette opportunité aux jeunes parce que vous êtes fatigué, ou parce que des gens de l’autre côté de la rivière des Outaouais sont tannés.

Mais au-delà de mon nombril, si le mouvement souverainiste est toujours bien vivant après deux défaites référendaires, cela témoigne à mon avis bien davantage du problème élémentaire dont souffre le fédéralisme canadien, et non pas d’un acharnement du Parti québécois comme vous semblez vouloir l’affirmer. Si l’option constitutionnelle défendue par les souverainistes récolte encore l’appui d’une importante pluralité de Québécois, c’est que ces citoyens sont inconfortables à l’intérieur de la fédération. Ils se sentent à l’étroit face à un pouvoir fédéral qui refuse de les accommoder. La reconnaissance formelle de la nation québécoise par le Parlement, on attend encore d’en voir la couleur en termes concrets. Bref, si « le Canada est tanné » comme vous l’affirmez, c’est son problème à lui. Il est responsable de la situation, en refusant d’accorder au Québec l’autonomie et la liberté d’agir que la vaste majorité des Québécois réclament. Robert Bourassa l’avait compris. Si le Canada voulait réellement mettre fin à ces querelles et à ces menaces de séparation, il serait proactif et proposerait une nouvelle entente aux Québécois, pour que nous puissions enfin signer la constitution de l’État fédéral auquel nous appartenons. Mais vous savez tout aussi bien que moi que, ni les fédéralistes québécois, ni Ottawa, ni les autres provinces ne veulent des négociations qui seraient inhérentes à une telle entente potentielle. Dites-moi, qu’est-ce que les fédéralistes ont fait depuis 1995 pour réformer le fédéralisme et le rendre plus attrayant pour les Québécois? Rien, absolument rien. Alors je vous en prie, ne venez pas donner de leçons à ceux qui tentent de changer les choses. C’est cette incapacité fondamentale à s’entendre sur un compromis national qui explique les velléités référendaires du PQ, et rien d’autre.

De plus, je ne peux comprendre cette peur irrationnelle du référendum. Un référendum, c’est une question que l’on pose aux citoyens pour obtenir leur avis et orienter les décisions de l’État. Rien de plus. C’est le summum de la démocratie directe. C’est sain. Je considère que d’interroger un peuple sur son avenir politique national, comme le peuple québécois au sein duquel des opinions divergentes fortes et bien représentées sont présentes, n’est pas exagéré. Faire un référendum, c’est prendre le pouls de la population sur une question. C’est faire le point sur notre situation politique. Le référendum ne divise pas les Québécois, il ne fait que refléter des divisions qui existent déjà. Si le gouvernement fédéral offrait une vraie place aux Québécois, le PQ n’obtiendrait plus de succès. Si une très vaste majorité de Québécois adhéraient au fédéralisme canadien, la question ne se poserait forcément plus. Si elle se pose, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche. À Ottawa, pas ici.

De la démagogie, du populisme et du simplisme en politique

On apprend ce matin dans le Devoir que la CAQ de François Legault propose au final d’abandonner les travaux du comité D’Amours, qui a été chargé par le gouvernement libéral de Jean Charest de proposer des solutions pour régler les déficits actuariels des régimes de retraite du secteur public. Ce comité est un groupe d’experts entre autres composé de l’ancien président de Desjardins, Alban D’Amours, ainsi que du fiscaliste de l’Université de Sherbrooke, Luc Godbout.

 

Selon M. Legault, si « le PQ et les libéraux aiment les sommets et les comités », pour la CAQ, « ça ne sert à rien d’essayer de gagner du temps ». Bref, l’avis des experts est inutile, c’est finalement le gros bon sens qui doit prévaloir: « Il n’y a pas 56000 mesures: il y en a trois. On peut augmenter les cotisations, hausser l’âge de la retraite ou diminuer les prestations ». Passons sur le fait que le comité serait sans doute à même d’informer le gouvernement de laquelle de ces mesures (ou quelle combinaison) permettrait d’obtenir le meilleur résultat. Cette tendance de François Legault à mépriser l’avis des experts n’est qu’une illustration supplémentaire de la démagogie et du populisme qui sont au cœur du programme et de l’idéologie de son parti. On retrouvait d’ailleurs les mêmes inclinations au sein de l’ADQ, comme quoi la pomme ne tombe jamais très loin de l’arbre. La vérité, c’est que gérer les régimes de retraite publics (et, a fortiori, l’État québécois) est une entreprise fort complexe. Ce n’est pas « simple », ce n’est pas « pas compliqué ». Certes, le pouvoir ne devrait pas être confié aux experts. Nous élisons démocratiquement des représentants dont la tâche est de prendre ce genre de décisions. Cependant, pour s’assurer de prendre les meilleures décisions, il est important que les hommes et femmes d’État entendent l’avis des experts sur les questions qu’ils doivent trancher. L’expérience et le savoir scientifique doivent avoir beaucoup de valeur aux yeux des politiciens. Ils doivent être intéressés à entendre toutes les opinions, y compris (et surtout) les plus complexes. Dans le cas qui nous occupe, les professionnels de l’économie, de la fiscalité, de la comptabilité et de l’actuariat (qu’ils soient issus du secteur privé, du secteur public ou du secteur académique) peuvent offrir un avis éclairé sur la question. Le problème, ce n’est pas que François Legault rejette cet avis. Le problème, c’est qu’il refuse même de l’entendre.

 

Une autre illustration du simplisme caquiste, c’est son langage dichotomique. Par exemple, la CAQ affirme qu’elle fera le « ménage » dans la bureaucratie, en prenant l’argent dans les « structures » pour le mettre dans les « services ». Comme s’il y avait deux types de fonctionnaires: ceux qui, sous-payés, offrent des services à la population dans des conditions de travail exécrables (comme les professeurs, par exemple), et ceux qu’on paie 50 ou 60000 dollars par année pour s’asseoir sur leurs mains et ne rien faire. Pour François Legault, la fonction publique québécoise semble infestée par ce genre de travailleur inutile, autant à Hydro-Québec que dans les agences de santé et dans les commissions scolaires. C’est une conception tout à fait simpliste et démagogique de la réalité, qui fait appel aux préjugés de la population. Les fonctionnaires qui offrent des services directs doivent être encadrés par des gestionnaires et des analystes. Ils doivent être embauchés et rémunérés par des professionnels en ressources humaines. Ils doivent être équipés par des magasiniers et des informaticiens. Leurs bureaux doivent être entretenus par des concierges. Et ainsi de suite. Tout comme dans n’importe quelle entreprise privée d’ailleurs. Les « structures » sont essentielles aux « services ». Peut-on (et doit-on) s’assurer que l’ensemble de la fonction publique fonctionne avec un maximum d’efficacité et un minimum de gaspillage ? Absolument. Mais bâtir un programme de gouvernance entier sur cet enjeu (car en effet, sans ce pseudo-ménage, la CAQ sera incapable de financer le moindre de ses engagements, que ce soit les baisses d’impôt ou les investissements en éducation), c’est au mieux simpliste et populiste, et au pire carrément malhonnête.

 

Un corollaire de cette lubie caquiste est la peur irrationnelle des syndicats. Encore ici, on simplifie à outrance pour créer deux « camps » et stimuler les préjugés de l’électorat: d’un côté, les bons citoyens qui se lèvent tôt le matin pour aller travailler (pour une entreprise syndiquée, peut-être?). Et de l’autre, les méchants syndicats qui plongent le Québec dans l’immobilisme et imposent une charge débilitante pour l’État. Diviser et opposer pour mieux régner, en somme. C’est non seulement démagogique, c’est aussi populiste: c’est monter « le peuple » (soit les citoyens pris collectivement ou, dans un langage plus direct, les contribuables ou les payeurs de taxes) contre « l’élite » (dans cet exemple, l’élite syndicale qui attacherait supposément les mains du gouvernement). L’élite peut, en passant, prendre différentes formes, selon que le populisme soit de gauche ou de droite. Elle peut être politique (un gouvernement corrompu), économique (le patronat et les grandes entreprises qui pèsent trop lourd en politique), etc. La CAQ, comme d’autres partis certes, joue ce jeu avec brio.

 

De la division du vote

Beaucoup a été dit et écrit, depuis le début de la campagne électorale, sur le vote stratégique et sur la division du vote. Plusieurs rejettent cette conception de la politique partisane et la trouvent peu inspirante, voire désespérante. D’autres affirment, non sans raison, que ce phénomène contribue à reproduire un ordre politique (essentiellement caractérisé par l’alternance entre deux grands partis) qu’ils rejettent tout autant. Même ceux qui disent voter stratégiquement pour contrer cette fameuse division le font la plupart du temps à reculons, résignés. Ils se rendent au bureau de vote en se pinçant le nez (ou insérez ici toute autre image du même ordre), en espérant qu’une éventuelle réforme du mode de scrutin les libérera enfin de l’obligation de voter pour le « moins pire ».

Si je partage assez largement ces considérations fondamentales sur la démocratie, je crois aussi que la stratégie peut et doit jouer un rôle en politique. Je m’appliquerai donc ici à tenter de redorer un peu le blason de ce côté « sombre » de la politique partisane, qui se situe au cœur de la démocratie représentative (bien imparfaite, je suis le premier à l’admettre) qui est la nôtre.

« La politique n’est pas seulement l’art du possible. Il est des moments où elle devient l’art de rendre possible ce qui est nécessaire », a un jour dit l’ancien président de la République française, Jacques Chirac. C’est vrai. Mais pour rendre possible ce qui est nécessaire, un autre art, celui du compromis, est essentiel. Pas souhaitable ou bénéfique. Essentiel. Des compromis entre les différents partis politiques, mais aussi au sein même des partis politiques. Et tant qu’à rappeler des platitudes et des lapalissades, en voici une autre: un gouvernement doit gouverner pour tous les citoyens, pas seulement pour ceux qui ont voté pour lui. En d’autres termes encore plus candides, on ne peut pas toujours obtenir ce qu’on veut.
Pour illustrer ce principe, j’utiliserai l’exemple de Jean-Martin Aussant, chef d’Option nationale et député sortant de Nicolet-Yamaska. Je mentionne d’entrée de jeu que je voue énormément de respect et d’admiration pour M. Aussant, que je trouve très vif et très inspirant. J’ai lu la plateforme de son parti, et je dois admettre que j’en appuie pratiquement la totalité. Mais son départ du Parti québécois a selon moi constitué une erreur, et pas seulement parce que la CAQ risque de décrocher sa circonscription le 4 septembre en raison de la division du vote progressiste et souverainiste. Voici pourquoi.

M. Aussant juge que la fondation de son propre parti lui permet de mieux défendre les idées qui lui tiennent à cœur, comme par exemple un mode de scrutin plus proportionnel. Soit. Mais à mes yeux, l’objectif ultime en politique n’est pas de défendre une idée, c’est de l’appliquer, de la mettre en œuvre, de la réaliser. Bref, de gagner. Je présume (en fait, j’espère!) qu’avant de quitter le Parti québécois, M. Aussant a tenté de promouvoir ses idées à l’intérieur des instances du parti, dans l’espoir de les voir aboutir dans le programme du PQ. Visiblement, il a échoué dans cette tâche. Mais s’il a été incapable de convaincre une majorité de péquistes (nécessairement plus progressistes et plus souverainistes que la moyenne des Québécois), comment arrivera-t-il à convaincre une majorité (disons plutôt, une pluralité) de citoyens lors d’élections générales ? L’ensemble des Québécois (forcément plus à droite et plus fédéralistes que le « sous-groupe » que constitue les militants du PQ) ne peut qu’être encore moins réceptif à ses idées que les membres du Parti québécois pris isolément. D’autant plus que, pour défendre ces idées, il devra se battre, non pas seulement contre d’autres péquistes qui divergent d’opinion, mais contre tous les autres partis politiques. Et sans l’appui de la machine électorale et de la couverture médiatique qui échoit au PQ, en plus. Bref, ce qui était visiblement très difficile à faire à l’intérieur du Parti québécois deviendra impossible à accomplir dans l’arène électorale nationale. J’ajouterai aussi que, lorsque les plus ardents souverainistes et les plus progressistes quittent le parti, il est effectivement de plus en plus difficile de faire passer des positions indépendantistes et progressistes. Les anglophones appellent ça une « self-fulfilling prophecy« : c’est (en partie, je ne veux pas jeter tout le blâme du même côté) en raison de ceux qui quittent le PQ parce qu’il n’est plus suffisamment de gauche ou indépendantiste à leur goût, que le PQ n’est plus suffisamment de gauche ou indépendantiste à leur goût…

Que doit-on conclure de ceci ? Évidemment, l’échec à générer un consensus suffisant pour inclure une idée dans le programme d’un parti politique ne signifie pas qu’il faille abandonner la lutte. Dans chaque cas, on doit reprendre le bâton de pèlerin, mobiliser ses alliés et tenter de convaincre les gens de nouveau, un par un s’il le faut. Mais cet échec (à l’intérieur des instances d’un parti par exemple) doit aussi être considéré comme un signal. Un signal signifiant que l’idée en question n’est peut-être pas mûre pour aboutir dans un programme politique ou dans un ministère. Si les membres d’un parti avec lequel on a plusieurs affinités ne sont pas prêts à endosser cette idée (pour le moment), comment penser que les citoyens en général soient prêts à l’adopter ? À ce moment, sans jamais relâcher les efforts de persuasion et d’éducation, il faut peut-être accepter de mettre l’idée en question au frais, quitte à travailler sur autre chose et à y revenir plus tard. Concernant l’exemple du mode de scrutin (dont je suis en faveur de la réforme), force est de constater que l’ensemble des partis politiques « majeurs » ne semblent pas prêts à l’endosser. Mais ce n’est certainement pas en quittant ces partis politiques que cela arrivera. Il faut plutôt les engager de l’intérieur et y faire pression. Certes, cela implique de se battre contre beaucoup d’inertie. Mais c’est probablement la meilleure manière de faire puisque les partis politiques sont très largement des baromètres de la population générale. Voilà mon argument central. En attendant, les règles du scrutin uninominal à un tour s’appliquent, et il faut en tenir compte si on veut gagner.
Si M. Aussant (et on pourrait en dire autant de bien des gens chez Québec solidaire) considère que la défense de ses idées et le fait d’offrir une alternative à ceux qui ne se reconnaissent pas (ou plus) dans le Parti québécois est plus important pour la santé de la démocratie québécoise que la mise en œuvre de ces idées, c’est une position tout à fait respectable qui doit inspirer l’admiration. En effet, il a décidé de quitter le confort relatif de son poste de député péquiste (dont la réélection, sans être certaine bien sûr, était fort possible voire probable), pour le poste beaucoup plus dur et exigeant de chef d’un tiers parti qui n’existait même pas encore et au sein duquel tout était à faire. Voilà qui inspire le respect et l’admiration. Et souvent, la création de nouveaux partis engendre une effervescence politique tout à fait saine qui, à terme, peut même reconfigurer et renouveler l’espace politique. Le PQ en fut la preuve à ses débuts. Mais c’est un processus de longue haleine, qui peut prendre une génération. Les Québécois jugeront s’il est préférable d’amorcer un tel processus maintenant ou de changer de gouvernement, compte tenu du bilan du Parti libéral. Bref, la position de M. Aussant est fort honorable.
Mais il y a une manière de faire de la politique qui, du moins à mes yeux, est encore plus admirable et honorable. C’est celle qu’a empruntée Pierre Bourgault en 1968, lorsqu’il a recommandé aux membres du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) de dissoudre leur parti pour rejoindre les forces du Parti québécois de René Lévesque qui, 8 ans plus tard, assumait enfin le pouvoir. Loin de moi l’idée de vouloir comparer les sacrifices respectifs de MM. Aussant et Bourgault. Mais parfois, accepter de mettre de l’eau dans son vin pour le bénéfice de l’ensemble des citoyens (y compris ceux qui divergent un peu  – ou beaucoup – d’opinion avec nous) et accepter de mettre certaines idées (qui nous sont très chères) sur la glace, c’est faire preuve d’un grand courage. Quand on aime pas les règles du jeu, il faut d’abord les accepter telles qu’elles sont. Puis il faut jouer une partie. Puis il faut gagner. Ensuite, tout devient possible.

Jean Tremblay et la xénophobie

Je baptise ce blogue avec une montée de lait concernant les propos honteux du maire de Saguenay, Jean Tremblay. Le bigot en chef du Lac a affirmé sur les ondes de l’émission de Paul Arcand au 98.5FM ce matin que Djemila Benhabib, la candidate du Parti québécois dans Trois-Rivières, n’avait pas le droit « d’imposer des règles » ou de nous « dicter » quoi que ce soit puisqu’elle est originaire d’Algérie. À l’antenne de RDI un peu plus tard en matinée, il a en rajouté en affirmant, tenez-vous bien, qu’elle n’est pas Québécoise « au sens où on l’entend ». Allez savoir ce que ça veut dire. La vérité à mes yeux, c’est que Tremblay est un xénophobe conservateur et réactionnaire, nostalgique d’un Québec blanc et pieux (God-fearing disent les anglophones), qui ne supporte pas la diversité des opinions, et encore moins la diversité des cultures. Son intolérance envers ceux ne partageant pas sa conception du monde ne semble pas avoir de limites. Si j’étais Saguenéen, j’aurais profondément honte de cet homme. En fait, je ne le suis même pas et j’ai honte de partager la nationalité québécoise avec lui. Quoiqu’il semble vouloir se définir comme « Canadien-français », alors peut-être sommes nous saufs…

Jean Tremblay est un catholique pratiquant. Grand bien lui en fasse. On sait déjà qu’il utilise sa position de maire pour imposer la prière au conseil municipal de sa ville, ce qui lui a attiré (avec raison) les foudres du Tribunal des droits de la personne. Qu’il utilise les ressources de la mairie (le secrétariat, par exemple) pour recueillir les « dons » qui lui permettent de mener sa croisade contre la laïcité de l’État est déjà douteux. Mais qu’il s’attaque maintenant à une personne, non pas sur son discours ou ses idées, mais sur son ethnicité ou son appartenance culturelle, voilà qui est nauséabond et proprement scandaleux. Ça frise le racisme en fait. C’est indigne de tout citoyen un tant soit peu éclairé, et a fortiori d’un personnage public, du premier magistrat de sa communauté. Et concernant le crucifix du Salon bleu (le casus belli), il y a certainement de bonnes raisons pour le conserver. Même si, à titre personne, je ne les partage pas et considère que sa place est au musée. Le problème de Jean Tremblay, c’est qu’il est incapable d’en fournir ne serait-ce qu’une seule.

Car ce qui me frappe aussi dans son raisonnement débile (des perles du genre « Si j’allais en Algérie pour faire la même chose, je me ferais donner mon billet de retour. »), c’est le manque de rationalité qui me semble découler d’un anti-intellectualisme primaire. Cet homme n’a aucun argument logique basé sur des faits. Il ne fait que véhiculer des préjugés concernant les gens d’autres cultures, ou alors il fait des procès d’intention (du genre « Ensuite elle va enlever les croix dans les villages, puis changer le drapeau, puis changer le nom des villes »). L’incohérence de ses propos est masquée par leur puanteur xénophobe et réactionnaire, mais elle est bien présente. C’est malheureusement une tendance caractéristique de certains milieux au Québec, très conservateurs. Comprenez-moi bien, plusieurs conservateurs québécois sont capables de développer une pensée politique cohérente. Mais chez d’autres, cette mentalité d’assiégés, sans doute générée par la peur et l’ignorance, demeure bien vivante. Nous ne pouvons qu’espérer que les générations suivantes, plus scolarisées et mieux éduquées, ne sombrent pas elles aussi dans ce refus de la raison.